Je suis allé voir la concierge cet après-midi. Elle , d'ordinaire si loquace n'a rien voulu me dire au sujet de la vie privée de Virginie. Au début elle était calme en me reprochant d'avoir changé , d'être plus que bizarre. Cela m'a énervé , je l'ai traitée de vieille chouette , elle m'a traité de fou et a voulu fermer sa porte. Je m'apprêtais à coincer celle-ci avec mon pied quand la femme a crié PERVERS, je suis devenu rouge , ai crié à mon tour ' Bignole attardée' et suis parti. Cet échange m'avait épuisé.
Ce soir, Mathieu est passé me rendre une visite impromptue. Il ne vient jamais le samedi, encore moins en fin de journée. Il passait par là m'a dit-il dit. Nous avons bu quelques bières et je lui ai raconté mon entrevue musclée avec la concierge. Il hochait la tête d'un air navré . Emporté par mon élan et surtout par l'effet de la bière, j'ai tout déballé. Virginie, ses cheveux, sa bouche charnue, son tatouage, les chouquettes, le judas , ma surveillance et l'affreux doute qui me tenaillait. Mathieu mal à l'aise ne me regardait plus. Mais au moment du départ, il m'a proposé quelques jours de vacances chez lui, histoire de me changer les idées car il habite un quartier très joyeux. Prépare ta valise, je viendrai te chercher demain matin. D'accord, mais n'oublie pas les chouquettes , ce sera Dimanche!
Dimanche.Quelques mots avant qu'il ne revienne. Mathieu est reparti garer la voiture plus près de l'entrée mais il m'a apporté les chouquettes.Je vais ranger mon journal dans un coin secret et ensuite j'irai déposer les petits choux devant la porte de Virginie...
EPILOGUE
A Mademoiselle Virginie Martin
Je m'appelle Mathieu.
Vous devez savoir que Paul Verdoux a été hospitalisé pour grave dépression . J'ai appris qu'il s'était montré très envahissant envers vous et que cela vous gênait au point d'en parler à Madame Frin , la concierge de l'immeuble. C'est elle-même qui m' appelé samedi dernier pour m'avertir que Paul 'déraillait 'de plus en plus. Je ne voudrais pas que vous gardiez un mauvais souvenir de cet homme . Je l'aime beaucoup et je veux que vous sachiez la vérité, son histoire.
Paul Verdoux est mon grand-père. Il a perdu l'Amour de sa Vie , il y a 7mois .Ma grand-mère et lui étaient inséparables. Un amour si fort que lorsque sa femme est morte, mon grand-père s'est effondré sur lui-même. Il se rapetissait de l'intérieur , le coeur à l'envers . Nous pensions que jamais il ne se releverait et puis vous avez aménagé dans son immeuble. Vous êtes devenue sa voisine de palier et un fait particulier a fait dijoncter le pauvre veuf malheureux quand il vous a vue . Par une incroyable coïncidence vous êtes le portrait presque parfait de son épouse quand elle avait vingt cinq ans . A cette époque ma grand-mère avait loué ce studio où vous habitez et mon grand-père Paul était tombé rapidement sous le charme de sa nouvelle voisine. Leur attirance était réciproque et lorsqu'un dimanche matin celle qui deviendrait ma grand-mère trouva un panier rempli de chouquettes devant sa porte, elle sourit et alla frapper à la porte d'à -côté. Paul et Rebecca ne se quittèrent plus jamais. Les chouquettes du dimanche matin furent leur rituel amoureux pendant toute une vie .Ma grand-mère disparue, je continuai donc tous les dimanches à en apporter au vieil homme.J'étais loin de me douter que son esprit vacillait et qu'il revivait chaque semaine le passé. Comment pouvait-il vivre votre réserve légitime ? Comment pouvait-il comprendre que vous refusiez ses avances maladroites? Il n'était pas un jeune homme fringuant et éperdument amoureux , il n'était qu'un vieux monsieur encombrant , un peu effrayant.
Le jour où je vins le chercher , il n'oublia pas de déposer son panier devant votre porte mais il s'attarda un peu ...espérant un miracle peut-être! Il n'entendit qu'une voix masculine dire...Alors, des chouquettes aujourd'hui? A laquelle une voix féminine répondit: Oh, tu peux les remporter , j'aime pas les chouquettes mais je n'ose pas le dire à l'autre dingo complétement timbré!!! De toute façon, dans quelques mois je déménage. Ce sera trop petit ici avec le bébé!
Je retrouvai mon grand-père dans son salon. Assis, dos vouté, immobile , si fragile dans son costume trop grand. Il leva vers moi ses yeux bleux translucides. Deux grosses larmes dégoulinaient sur ses joues parcheminées. D'une voix rauque il prononça ses mots
- Elle est morte, Mathieu, elle est morte!
Mon grand-père se remet doucement. Il ne reviendra pas vivre dans son appartement. Il a décidé de finir ses jours sur une île. L'Ile que Rebecca aimait.